Biodiversité et savoirs naturalistes locaux en France

Biodiversité et savoirs naturalistes locaux en France

Comité éditorial Laurence Bérard, Marie Cegarra, Marcel Djama, Sélim Louafi, Philippe Marchenay, Bernard Roussel, François Verdeaux

© Cirad, Iddri, IFB, Inra, 2005

 

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" C’est lors de l’élaboration de la Convention sur la diversité biologique (CDB), à la fin des années 1980, qu’est apparue la question des savoirs locaux sur la nature. Une irruption inédite et spectaculaire. Inédite, parce que le caractère global des savoirs naturalistes locaux n’allait pas de soi : la conservation et les modes de transmission avaient toujours été gérés localement et, ne faisant l’objet d’aucune revendication, ces savoirs n’étaient pas considérés comme une question de politique nationale et encore moins internationale. Spectaculaire, car, en moins de dix ans, elle a rendu en grande partie caduc le clivage qui s’était cristallisé, dans les années 1980, entre « patrimoine commun de l’humanité » et « souveraineté nationale ». Cette évolution s’inscrit toutefois dans une dynamique plus large qui voit la mondialisation remettre en question le monopole de l’État pour traiter des affaires communes, au profit de nouveaux acteurs, dont les intérêts et les compétences sont diversifiés, voire antagoniques. Plus que tout autre sujet, la biodiversité renvoie à une multitude de situations locales, notamment quand il s’agit de prendre en compte les savoirs et les pratiques qui lui sont liés. L’approche classique de division des responsabilités – des acteurs locaux gérant des ressources locales, des acteurs nationaux élaborant des politiques publiques et des États négociant les normes internationales – cède la place à un tissu mouvant d’acteurs variés, qui interviennent aux différentes échelles. Les communautés autochtones et locales ont ainsi trouvé, dans les enceintes internationales, un espace pour négocier la défense de leurs modes de vie, de leurs savoirs et de leurs droits sur l’espace comme une condition de leur contribution au bien commun etau développement durable. Elles ont reconfiguré certains intérêts collectifs globaux. Ainsi, la protection de la biodiversité passe aussi par celle de modes de vie indissolublement liés aux écosystèmes et qui sont déstabilisés par le mode de développement dominant. Dans les discussions sur les savoirs traditionnels au sein de la CDB, la France occupe une place particulière. Jusqu’à l’accord de 1998 fondant le nouveau statut de la Nouvelle-Calédonie, la diplomatie française avait écarté la notion de savoirs traditionnels, qu’elle considérait trop liée à celle d’autochtonie. Elle craignait que cette dernière remette en cause les principes républicains de citoyenneté et de droits égaux des individus. L’autochtonie et la tradition étaient interprétées comme la reconnaissance d’une identité collective indissoluble dans la République. D’où l’importance de montrer qu’une autre lecture était possible. C’est dans cette voie que s’inscrit Biodiversité et savoirs naturalistes locaux en France, en mettant en perspective la dimension territoriale des pratiques et des savoirs, notamment avec les notions de patrimoine et de terroir. Cette nouvelle lecture, qui n’est pas seulement rhétorique ou scientifique, même si elle s’appuie sur de nombreux travaux de recherche, a fait la preuve de son opérationnalité. Les nombreux exemples présentés démontrent l’efficacité du lien entre connaissance traditionnelle et territoire pour protéger et valoriser les savoirs sur la nature. Les « savoirs traditionnels » sont ainsi transformés en savoirs intégrés dans une continuité territoriale et donc une histoire et une dynamique de développement local. C’est pourquoi l’Iddri s’est attaché, avec les autres partenaires, notamment l’IFB, à réunir ces contributions pour faire avancer le débat international, qu’il se déroule à l’Ompi, à l’OMC ou au sein de la Convention sur la diversité biologique. "

Laurence Tubiana

Directrice de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri)

www.iddri.org